Dernière modification le 06-09-2008

Comme le public ne le sait pas, il y a de trés nombreuses façons d’utiliser l’hypnose. Mère de toutes les thérapies, bien vivante avant même qu’on la baptise de ce nom, l’hypnose offre au praticien et au patient un éventail d’approches thérapeutiques unique dans le champ des thérapies. Le docteur Estelle Vereeck nous présente, dans son article consacré aux acouphènes, un exemple du recours - ô combien précieux !- à une forme d’hypnose parmi les plus connues parce que les plus médiatisées : l’hypnose symptomatique et comportementale. C’est celle qui affirme sa capacité d’agir d’une façon trés directe sur un symptôme invalidant ou un comportement jugé comme négatif ou limitant par le patient. L’image que j’aime à donner pour expliquer en quelques mots en quoi consiste cette approche, est on ne peut plus simple : “Vous êtes le jardin, je suis le jardinier. Nous modifions ensemble votre état de conscience habituel afin que votre inconscient nous ouvre sa porte et se comporte alors comme une éponge assoiffée. Il va s’imprégner des messages qui lui sont donnés, au premier degré ou sous une forme plus symbolique ou métaphorique, ce qui permettra alors d’estomper un symptôme, d’apaiser une douleur, ou de donner le jour au nouveau comportement souhaité par le patient".

C’est cette hypnose passive et symptomatique qu’utillise le chirurgien-dentiste formé à l’hypnose lorsqu’il veut suggérer une anesthésie par hypnose en lieu et place d’une anesthésie chimique. C’est cette hypnose passive que nous utilisons pour agir directement sur un symptôme comme les acouphènes, et il est vrai que les résultats sont trés gratifiants, tant pour le praticien que pour le patient en souffrance.

Toutefois, il existe, dans l’éventail des techniques hypnotiques, bien d’autres approches et je voudrais vous donner l’exemple de l’une d’entre elles qui m’a permis de découvrir que certaines dents sont pour le moins... bavardes !

Elodie a 28 ans. C’est une jolie jeune femme, apparemment énergique, enthousiaste, qui aime son métier d’hôtesse d’accueil, sa maison, son épagneul... et son compagnon. Lors de notre première rencontre, elle dit venir consulter pour des douleurs dentaires très localisées, apparues quelques mois plus tôt et dont personne ne parvient à trouver l’origine. Elle a vu plusieurs dentistes, a fait une radio des sinus, un panoramique dentaire... Rien n’apparait ! Elle a des dents superbes et, même en y mettant la meilleure volonté du monde, personne ne parvient à dénicher la moindre carie ni le moindre abcès. Et pourtant, elle souffre, de jour comme de nuit ! Les doses d’antalgiques qui l’apaisent un peu sont de plus en plus fortes et handicapent nettement sa vie personnelle et professionnelle. Lorsqu’elle commence à aller au-delà de la plainte et à parler d’elle, elle dresse le portrait de sa mère, son père, sa soeur jumelle, son épagneul breton. Elle dit aussi qu’elle vit avec un homme de 22 ans plus âgé qu’elle, qu’ils s’aiment profondément, que leur quotidien est ce qu’elle a toujours rêvé de vivre, qu’elle est pleinement heureuse et a l’impression d’être l’héroïne d’un conte de fées. Au coeur de notre échange finit par apparaître une tristesse évidente, profonde, due au fait qu’Elodie n’aura pas d’enfant alors qu’elle aurait voulu en avoir plusieurs. “Pour quelle raison ?”. “Parce que mon compagnon a déjà une grande fille et ne veut pas d’autres enfants à son âge”. Un kleenex passe...

Pendant deux ou trois séances, j’invite Elodie à vivre une transe hypnotique passive, reposante, récupératrice et que j’approfondis progressivement. Elle ressort de ces séances sereine et stupéfaite d’avoir “oublié” ses douleurs dentaires. “Même avec le paracétamol ou l’ibuprofène, je n’ai pas connu cette paix depuis des mois”, dit-elle. Cet apaisement semble pourtant ne pas la combler car le mystère demeure ! “J’aimerais quand même comprendre pourquoi j’ai mal. Même si j’adore
être en hypnose, je ne vais tout de même pas passer ma vie dans un autre état de conscience pour ne pas souffrir !”. Mais non, Elodie, rassurez-vous, nous allons aller voir ce qui se cache de l’autre côté du
rideau.
 
La semaine suivante, j’induis la transe hypnotique comme lors des séances précédentes. Cette fois, au lieu de faire vivre à ma patiente un temps de passivité et de bien-être, je l’invite à entrer en contact avec la dent douloureuse, à lui dire bonjour, à lui demander si elle accepte de communiquer avec nous. Et la dent répond, avec une voix de petite fille ! Nous apprenons qu’elle se prénomme Lucile (?...), qu’elle souffre car elle porte un secret inavouable, qu’elle est désolée de faire souffrir Elodie mais qu’elle ne peut “pour l’instant” faire autrement. Je saute sur l’expression “pour l’instant” et je demande à Lucile si elle accepterait de se confier un jour à Elodie. La réponse tombe: “Peut-être”. Je vous laisse imaginer la stupeur d’Elodie au moment du debriefing ! Une dent qui parle ! Elle hésite entre l’émerveillement et le “c’est n’importe quoi !”.

Lors de la séance suivante, après moult tergiversations, Lucile accepte de murmurer quelque chose à l’oreille d’Elodie, des mots qu’Elodie commence par former avec ses lèvres sans qu’aucun son sorte de sa bouche. Puis, peu à peu, un murmure s’échappe et j’entends à plusieurs reprises : “Kittie... Kittie... lait !”. Du moins, je perçois alors ces sons phonétiquement, sans comprendre leur sens. Aussitôt, de grosses larmes coulent sur les joues d’Elodie. Elle sort de sa transe et se met à pleurer à gros sanglots. Puis :
- Kittie, c’était ma chatte. Je l’adorais. Je l’appelais comme ça : Kittie, Kittie, lait ! et je lui montrais à la main une coupelle remplie de lait, et elle venait se frotter contre moi. Elle adorait le lait.
Elodie redouble de sanglots et j’apprends qu’un jour, Kittie a disparu sans qu’on sache ce qui lui était arrivée. Elodie avait alors 7 ou 8 ans. Un animal familier qui disparaît de l’environnement d’un enfant, cela peut être effectivement bouleversant et marquer profondément une petite fille. Toutefois, quel est le rapport avec la dent ?... Il manque une pièce dans le puzzle !

La séance suivante sera la dernière, du moins en hypnose. Lucile parle à nouveau à Elodie, dont les lèvres forment toujours des mots sans qu’aucun son s’échappe de la bouche. Puis, comme la semaine précédente, un murmure se fait jour et je commence à discerner les mots, les mêmes que la première fois: “Kittie, lait ! Kittie, lait !”. Cela dure longtemps. L’idée me vient que l’inconscient d’Elodie cherche à lui transmettre un message et que ce message a besoin de temps pour pouvoir être accepté, traduit, interprété, intégré. Et soudain, le silence ! Les traits d’Elodie se figent avant de laisser transparaître une indicible souffrance, une infinie tristesse. Elle va alors pleurer pendant un long quart d’heure, sans pouvoir parler.

Le debriefing sera éloquent, toujours aussi surprenant dans ces hypnoanalyses actives.
- J’ai compris ce que m’a dit Lucile. Cela n’a rien à voir avec Kittie. J’entendais sans arrêt ces mots sortir de ma bouche “Kittie, lait ! Kittie, lait !”, et peu à peu les mots se sont déformés ou du moins, je les entendais résonner autrement dans ma tête, et soudain, j’ai entendu “Quitte-le ! Quitte-le !”. Lucile me disait de quitter mon compagnon, avec lequel je n’aurai jamais d’enfant !
 
Les deux séances suivantes, à nouveau passives, permettront à Elodie (j’allais écrire Lucile !) de prendre une décision sereine quant à l’avenir de son couple et le respect de son désir d’enfant. Quant aux douleurs dentaires, elles ont totalement disparu après la dernière séance active. Cela fait aujourd’hui trois ans et j’aime recevoir, chaque premier de l’an, une carte que je reconnais entre toutes celles que m’envoient des patients : une dent, dessinée par Elodie, et qui me souhaite une bonne et heureuse année.

Jean-Charles Bettan, Psychothérapeute, Cannes, Février 2008.

Retrouvez cette chronique racontée par Jean-Charles Bettan sur son site, séquence audio de 7 minutes : une dent qui parle !


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Tag(s) : #Témoignage

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